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DOSSIER 96 Dans l’art occidental, à travers les siècles, les expressions du visage reflètent souvent la manière dont les individus s’impliquent, réagissent et se soucient de ce qui les entoure. Ces expressions fournissent, dès lors, des pistes d’interprétation indispensables du contexte. Le cas de l’iconographie des textiles péruviens est différent car il semble exprimer ce contexte d’une façon plus directe. C’est ainsi que, par exemple, la présence de ruminants dans la fig. 24 traduit la participation des personnages à une activité agricole. Cependant, le sens des thèmes de l’art péruvien est loin d’être univoque, ce qui peut mettre en cause l’interprétation que l’on en fait. Pour preuve, les détails de la fig. 21. Le motif principal de la composition est un personnage manifestement important, portant un imposant couvre-chef – que la conservatrice Ann Row a désigné comme « coiffe en croissant » – et au visage quasi réaliste, hormis les curieux appendices lui servant d’oreilles. À ces éléments s’en ajoutent d’autres plus étonnants : le corps est amputé, des têtes-trophées curvilignes flanquent le visage principal rendu dans un style géométrique tandis que des oiseaux et des créatures aquatiques virevoltent dans la composition. Les raisons de l’association de ces éléments disparates restent mystérieuses. Penchons-nous à présent sur un autre univers que nous pourrions qualifier de « style graphique ou abstrait » dont l’un des meilleurs exemples est le personnage figuré sur le textile de Paracas fig. 22, qui peut être vu indifféremment sous deux angles distincts, à l’endroit, dans une attitude statique, et à l’envers, dynamique, comme dévalant l’espace. Ce type de figuration – souvent décliné sur les grandes capes brodées – est omniprésent dans l’art textile paracas et peut être tenu pour la première forme de surréalisme au monde. Cette oeuvre renvoie à un univers déconcertant, complexe et saisissant, défini par un ensemble de serpents, de félins, d’oiseaux et autres créatures, dépassant du corps du personnage ou y étant étroitement liés. Deux serpents curvilignes émergent de la large bouche située sous les yeux perçants formés par les têtes de faune, nous rappelant que ces créatures constituaient des entités omniprésentes dans le monde cosmique de l’ancien Pérou. L’artiste n’a pas oublié la dure réalité de la vie rituelle : le personnage à l’endroit tient une tête dans la main droite, en guise de trophée, et un couteau dentelé en forme de poisson dans la main gauche. Les métamorphoses humaines et les assimilations au monde animal étaient, et sont toujours, profondément ancrées dans la culture andine. Le chroniqueur espagnol Garcilaso de la Vega (1539-1616) décrivit brillamment comment des danseurs déguisés en puma et en renard animaient les célébrations locales. De nos jours, lors de la fameuse fête et procession annuelle de la Diablada à Oruro en Bolivie, des personnages humains aux costumes animaliers tiennent un rôle fondamental. Même le travail de l’artiste italien du XVIe siècle Giuseppe Arcimboldo, qui produisit d’impressionnantes peintures à l’huile de style baroque figurant des formes humaines aux visages faits de végétaux et d’animaux, surprend peu comparé aux splendides textiles Paracas anciens (fig. 23). Près de deux millénaires avant les tableaux novateurs d’Arcimboldo, les tisserands Paracas transformaient un simple visage en une incroyable image associant une conscience aiguë de l’environnement local et l’incomparable imaginaire cosmique des anciens Péruviens. De telles oeuvres nous propulsent dans un monde graphique magique, mystique, et empreint d’esthétisme, qu’aucune autre civilisation au monde n’a pu égaler. On observe un autre style majeur, caractérisé par la linéarité et la géométrie des motifs. Le textile nazca en plumes fig. 24 est un bel exemple de cette production. Les têtes des deux personnages sont formées par d’extraordinaires ovales concentriques. Étonnamment modernes dans leur conception, elles rappellent le fameux Personnage de Joan Miró (fig. 25). Ce textile est d’autant plus intéressant qu’il va au-delà de la simple stylisation en incorporant des éléments figuratifs. Les formes à tête ovale sont vraisemblablement des paysans, présentés avec les ruminants indispensables à leur quotidien : le lama, capable de transporter des charges lourdes et / ou l’alpaga, précieux pour la qualité de sa laine. Une superbe cape Chancay (fig. 26), ornée d’un bord somptueusement tissé dans la partie inférieure, élève l’abstraction linéaire à un niveau supérieur. La zone principale de la cape comporte des motifs en diamant et en croix composés de carrés colorés, légèrement allongés. Chacun comprend un visage extrêmement stylisé composé de deux motifs verticaux en forme de diamant se rejoignant et encadrant une paire d’yeux austères. Richement colorés, les contours contiennent des motifs d’hameçon consistant en une imbrication de têtes minimalistes formées par des triangles et des croix, chacune se reflétant en dessous en négatif. Le fait que l’artiste ait limité ces visages à de telles formes linéaires traduit soit une forme d’expression personnelle, soit une directive des autorités de Chancay. Quoi qu’il en soit, le résultat est un véritable tour de force en terme de symétrie. Un autre exemple éloquent de ce recours à la géométrisation pour atteindre un effet de stylisation – tellement avant-gardiste que l’on a envie d’y voir une oeuvre d’art du XXe siècle – est la production textile de la culture Siguas, encore fort méconnue, qui s’est développée sur la côte sud de la région d’Arequipa, au sud du Pérou, entre 500 et 100 av. J.-C. Les grands textiles issus de cette culture possèdent un point central qui n’est autre que la figuration très stylisée et « minimaliste » d’un visage muni de deux yeux, le nez étant simplement suggéré par un trait vertical au centre (fig. 27). FIG. 20 : Tête-trophée, Nazca / Huari, côte sud, Pérou, 700 – 1000. Coton, plumes, os humain et cheveux. H. : 35 cm. Ex. coll. Georges Halphen, Paris. Collection privée. Photo © Michel Gurkinkel. PAGE SUIVANTE : FIG. 21 : Détail d’une cape peinte, Huari de la côte, côte sud, Pérou, 800 – 1000. Coton. 160 x 111,8 cm. Collection privée, Lima. Photo © A. Geiser. FIG. 22 : Détail du visage de la fig. 1. FIG. 23 : Giuseppe Arcimboldo (1527–1599), Automne, 1573. Huile sur toile. 76 x 64 cm. Musée du Louvre, Paris.


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